«La spiritualité, c’est aussi la responsabilité du service public»

Samedi 15 février, Aline Bachofner présentera pour la dernière fois l'émission «Faut pas croire» de la RTS. / DR
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Samedi 15 février, Aline Bachofner présentera pour la dernière fois l'émission «Faut pas croire» de la RTS.
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«La spiritualité, c’est aussi la responsabilité du service public»

13 février 2020
Samedi 15 février, Aline Bachofner présentera pour la dernière fois l'émission «Faut pas croire» de la RTS. L’occasion de revenir avec elle sur les liens qu’entretiennent les Romands avec le champ de la spiritualité. Rencontre.

Après avoir animé pendant huit ans l’émission «Faut pas Croire», la journaliste Aline Bachofner s’envole vers d’autres aventures télévisuelles. Visage de la quête de verticalité du service public, elle est aussi devenue le témoin privilégié des diverses tendances qui traversent la société dans le champ de la spiritualité au sens large, qu’il s’agisse de questions d’ordre religieux, philosophique ou éthique. Interview-bilan à l’heure de prendre congé de son public.

Vous avez animé l’émission «Faut pas croire» pendant huit ans, comment avez-vous perçu l’intérêt des Romands face à ces questions?

C’est toujours difficile d’avoir un vrai retour de la part des téléspectateurs, mis à part quelques réactions sur les réseaux sociaux ou par mail. Notre audience se chiffre à environ 20'000 téléspectateurs en moyenne par émission. Ce que l’on sait aussi, c’est que notre public change beaucoup d’une émission à l’autre. On nous regarde pour ce qu’on propose et pas pour qui on est. Ces dernières années, on est d’ailleurs souvent parti sur des thématiques spirituelles au sens large, existentielles, et moins sur les thématiques purement religieuses ou professionnelles. Visiblement, les gens apprécient la pluralité de ce qu’on propose. Les Romands ont un vrai intérêt pour le domaine de la spiritualité quand il est traité de manière existentielle, hors chapelle: lorsqu’il rencontre la vie des gens.

De quelle manière avez-vous vu évoluer cette matière et le traitement dont elle fait l’objet?

On a l’impression qu’on accompagne un changement de société, on essaie d’être à l’écoute de ce que le terrain exprime. L’émission a beaucoup changé depuis ses débuts en 2008. Alors qu’au début on traitait surtout l’actualité religieuse, on s’est progressivement orienté vers des sujets de fond. On a aussi adapté la forme, en passant de 23 à 29 minutes et en recoupant le thème du reportage avec celui du débat pour donner plus d’ampleur à la thématique. L’idéal, c’est de trouver des personnes concernées qui ont des outils pour donner un éclairage à la fois intime et plus réflexif.

La religion peut créer des controverses, mais il faut en parler

L’émission traite d’une grande variété de sujets, tantôt plus en lien avec l’éthique, la philosophie ou encore d’autres phénomènes de société.  Pour vous, la religion serait-elle une spiritualité comme une autre ?

J’aime la distinction que le médecin Jacques Besson fait entre religion et spiritualité: «La spiritualité traverse tout être humain, la religion est son expression culturelle.» Que l’on soit croyant ou non, il est pertinent de s’intéresser à la religion qui construit notre identité, notre vision du monde, tout comme à d’autres aspects de notre culture. De plus, religion et spiritualité ne s’excluent pas. On a tendance à dire aujourd’hui que la spiritualité a remplacé la religion, je ne le crois pas.  La spiritualité a toujours été là, elle s’exprime juste plus souvent hors du cadre religieux aujourd’hui.

Peut-on parler librement de religions en Suisse, ou avez-vous parfois senti des barrières?

Je n’ai pas ressenti de barrière en particulier. Par contre, je vois que certains sujets suscitent des réactions parfois véhémentes. Youtube est un très bon baromètre pour s’en rendre compte.  Les émissions sur l’islam progressiste, l’homosexualité et la franc-maçonnerie ont été les plus regardées, mais aussi celles qui ont fait le plus réagir. Certes, la religion peut créer des controverses, mais il faut en parler. Intelligemment. De façon éclairante. Il ne faut pas avoir peur de montrer les différents courants de pensée, même mineurs. Il faut mettre en avant cette diversité. Mais cela nécessite beaucoup d’attention dans la modération des commentaires et nous n’en avons pas toujours les moyens.

Quel est votre meilleur souvenir?

Mes meilleurs souvenirs toujours liés à des rencontres. Je pense notamment à Alain de Rosnay, le père de la pensée systémique, à la rabbin Delphine Horvilleur, mais aussi à des anonymes rencontrés dans des reportages : Michelle Greder-Ducotterd, une ermite laïque et Twelde, un jeune réfugié érythréen rencontré à l’association Appartenances. Et puis l’équipe de SOS Méditerranée qui a sauvé des milliers de vie pendant que l’Europe ferme les yeux en même temps que ses frontières.

Et le sujet sur lequel vous avez eu le plus de difficulté ?

Les émissions spéciales sont les plus complexes à monter. La dernière au siège du CICR sur les 70 ans des Conventions de Genève a nécessité beaucoup d’énergie! Il faut travailler avec l’Organisation, accorder nos agendas, nos cultures de travail. Mais le résultat en valait la peine!

Cette émission est une exception dans le paysage médiatique européen et c’est précieux

Les émissions de RTS religion ont été menacées. Le soutien des auditeurs/ spectateurs vous a-t-elle surprise?

Complètement ! Tout à coup, c’est comme si on avait réalisé qu’on avait un public (rires)! On a aussi été très surpris de constater combien les gens, au-delà de ce qu’on peut faire, exprimaient un intérêt pour un traitement du fait religieux, large, interconfessionnel, apolitique. Tout à coup, on a ressenti cette conviction partagée par beaucoup que ces sujets ne devaient pas être laissés aux sirènes des chaînes privées thématiques, mais bien qu’il était de la responsabilité du service public de les prendre aussi en charge.

Votre dernière émission s’intitule «J’ai perdu la foi»? Faut-il y lire un message?

Moi je garde foi en l’émission, en son équipe et en sa mission ! Il me semble plus que jamais indispensable de préserver un espace de dialogue sur les questions éthiques et spirituelles au sein du service public. Nous avons la chance d’offrir un espace aconfessionnel co-géré par la RTS et une structure œcuménique. C’est une exception dans le paysage médiatique européen et c’est précieux.

Vous partez pour prendre en charge l’émission «Une seule planète ». La question est facile, mais: l’écologie est-elle devenue aujourd’hui une religion?

Si l’écologie peut relier les gens entre eux, au sens étymologique du mot « religion », c’est une très bonne chose! Et aujourd’hui, c’est en effet avéré: l’écologie rassemble autour d’un objectif commun, qui est de faire face au monde qui vient. Il ne faut cependant pas non plus faire de l’écologie un veau d’or. Au contraire, ce souci s’inscrit totalement dans religion chrétienne, les valeurs que l’on voit émerger sont d’ailleurs en complète adéquation avec l’enseignement de Jésus. Il s’agit de prendre soin de notre terre commune, «notre maison commune», pour reprendre l’expression du pape François. Je crois qu’il y a là, dans cette transition écologique, un vrai rôle à jouer pour les chrétiens. Beaucoup au sein du christianisme sont déjà en train de prendre ce sujet en mains, et cela me réjouit.